parachat Yitro
13, 14 février 2004 – 21, 22 chevath 5764
A Jérusalem A Paris
Allumage des bougies : 16 h 48 Allumage des bougies : 17 h 48
Sortie de Chabbath : 18 h 01 Sortie de Chabbath : 18 h 55
Très chers amis,
J’ai le plaisir de vous adresser le dvar Thora de cette semaine.
Cette semaine, nous poursuivons notre cycle de réflexion sur les Pirké Avoth, « Maximes des pères ».
Cette semaine, le Dvar Thora est consacré à la mémoire de :
RENE SIMHA zal bat DENISE TAMO tihyé
Rahma NIDDAM bat ALO zal : 21 chevat (13 février)
Rahel DHERY bat RAHMA zal : 23 chevat (15 février)
Avec notre plus cordial Chabbath Chalom,
Rav Chalom Bettan
parachat Yitro
13, 14 février 2004 – 21, 22 chevath 5764
Ouvrir les portes de sa maison
« Ouvre ta maison aux pauvres » nous dit la Michna de cette semaine. Comment mettre en pratique ce conseil et jusqu’où peut-on aller pour accomplir cette mitsva ? C’est ce que nous allons découvrir grâce aux grandes figures de notre peuple…
« José ben Yohanan de Jérusalem disait : « Que ta maison soit largement ouverte à tous et que les pauvres soient des habitués de ta maison »
(Chapitre 1, Michna 5)
Comme nous l’avons vu dans le Dvar Thora de la semaine dernière, les trois maximes développées respectivement par Antigonos, José ben Yoézer et José ben Yohanan nous donnent les clefs pour mettre en pratique les trois fondements de notre monde, enseignés par Simon le Juste (« le monde repose sur trois piliers… »)
José ben Yohanan a choisi de nous révéler les secrets de la bienfaisance (guemilouth ‘hassadim).
Dans cette première phrase de notre Michna, est résumée l’approche de la Thora pour tout ce qui concerne l’acte de bonté (‘hessed).
Chacune des interprétations de nos maîtres que nous allons citer recouvre un aspect particulier du sujet et nous permettra de découvrir ce que signifie donner de soi-même.
Une petite étude étymologique va déjà nous donner un début de compréhension.
Le terme ‘patouah lirevaha
’ qu'utilise notre Michna est traduit généralement par ‘ouverte largement’.Mais d’après le Meïri et Rabbénou Yona, ce terme concerne ici la préparation à la générosité. On nous engage à avoir toujours chez soi le nécessaire pour héberger et nourrir avec largesse toutes les personnes de passage (ovré drahim) qui en auraient besoin.
Il ne s’agit pas d’ouverture au sens propre, mais au sens figuré, c’est-à-dire de la largesse avec laquelle on se conduit dans la maison.
Les points cardinaux de l’hospitalité
De nombreux commentateurs dont Rachi ou Maïmonide interprètent ce terme différemment.
Ils comprennent cette expression dans le sens de l’accessibilité. Ils pensent en effet que l’accès à notre domicile doit être aisé pour permettre à celui qui le désire d’entrer et de jouir de notre hospitalité.
Deux exemples sont cités pour étayer cette thèse.
Le premier est celui d’Abraham, qui d’après le Midrach, avait installé quatre entrées à sa tente, entrées qui donnaient sur les quatre points cardinaux.
Cette configuration permettait aux voyageurs, d’où qu’ils venaient, de trouver aisément l’entrée de sa demeure.
Un deuxième exemple est celui de Job, dont la maison avait la même disposition, et pour la même raison qu’Abraham (Avoth de Rabbi Nathan chapitre 7).
On constate que notre monde moderne est diamétralement opposé, dans sa structure même, à cette conception des choses.
L’auteur du Midrach Chmouel ajoute un nouvel élément. Il explique que lireva’ha signifie que l’homme doit ouvrir sa porte à tous, nécessiteux ou non.
En effet, héberger exclusivement des pauvres risquerait de créer un sentiment de honte à tous ces malheureux.
A l’inverse, en s’efforçant d’accueillir les riches et les pauvres, ceux qui en ont besoin et les autres, les misérables ne se sentiront ni diminués ni humiliés.
La suite de la Michna de José ben Yo’hanan
est : ‘que les pauvres soient les familiers de ta maison’
(veyihiou aniyim bné bété’ha
Le Meïri interprète de la façon suivante : les pauvres doivent être des habitués de ta maison au point qu’à les entendre parler, on pourrait croire qu’ils sont tes propres enfants.
Car
bné bété’hasignifie ‘les enfants de ta maison’.
Rabbénou Yona va dans le même sens. Il comprend cette partie de la maxime comme :
« Aux pauvres qui fréquentent ta maison, donne une hospitalité si chaleureuse qu’ils se sentent véritablement comme les enfants de ta maison ».
Et le ‘Hida discerne un dernier aspect dans ces quelques mots.
Pour lui,aniyim
ne signifie pas dans ce contexte les pauvres, mais est employé comme adjectif (aniyim dans le sens de anavim : humbles), etbné bété’hadésigne réellement les enfants de la maison.
Il faudrait donc comprendre ces mots comme : « Eduque les membres de ta famille à être humble et sans prétention. C’est seulement de cette façon que les invités pourron te sentir parfaitement bien.
Si les membres de ta famille ont un caractère difficile ou hautain, tes invités ne pourront pas ressentir un véritable bien-être chez toi. »
Fais-le pour tes enfants
Le Midrach Chmouel va encore plus loin et trouve dans les mots de José Ben Yohanan un sens allusif.
veyihiou
aniyim
bné bété’ha, peut être traduit littéralement par : ‘et ils seront pauvres les enfants de ta maison’.
C’est une recommandation faite aux personnes aisées :
« Le monde est comme une grande roue : on se trouve parfois en haut, parfois en bas.
Tes enfants, petits-enfants ou arrière petits-enfants se trouveront peut-être un jour dans une situation difficile, confrontés par exemple à des difficultés financières.
Sache qu’en accordant l’hospitalité aux pauvres de tout ton cœur, tu mériteras que ta descendance, si elle se trouve un jour dans l’adversité, trouvera sur son passage des personnes de grand cœur qui les hébergeront et les aideront comme tu l’as fait. »
Maïmonide, dans son commentaire sur la Michna et également dans son ¨Michné Thora, propose une autre explication à
veyihiou
aniyim
bné bété’ha, basée sur un texte du Talmud (Baba metsia 60b).
« Un non-Juif d’âge avancé, qui avait déjà les cheveux blancs, s’est un jour présenté devant Rava après avoir teint sa chevelure en noir pour cacher son âge.
Il venait lui demander de l’acheter comme esclave.
(La condition de eved kanaani (esclave cananéen) auprès des Juifs était considérée comme très avantageuse connaissant les lois de la Thora à ce sujet et la dimension particulièrement humaine de leurs futurs maîtres, ndlr.)
Rava refusa et lui donna comme motif les mots de notre Michna :
veyihiou
aniyim
bné bété’ha.
Et il lui donna l’interprétation suivante : Il est préférable d’utiliser des frères dans le besoin comme personnel. Car
bné bété’hapeut être compris, non comme ‘les habitués de ta maison’ mais comme ‘ton personnel’ (Rachi ibid.).
Et Maïmonide conclut :
« Nos maîtres ont fixé qu’il est un devoir d’employer des démunis ou des orphelins plutôt que des esclaves. Il est préférable de faire travailler ces derniers, faisant ainsi
profiter de ses biens ses frères, plutôt que d’en faire profiter les descendants de ‘Ham.
Celui qui multiplie le nombre de domestiques non-Juifs s’ajoute des fautes, alors que s’il emploie des pauvres parmi ses frères, il ajoute à chaque instant des mérites et des mitsvoth. »
(Yad ‘Hazaka Hil’hoth
Matanoth anyim
10 ; 17)On le voit, Maïmonide considère cette maxime comme une véritable loi (hala’ha), qui exige d’employer ses frères qui sont dans le besoin plutôt que des étrangers.
Un géant au grand cœur
Nous conclurons ce Dvar Thora par l’illustration parfaite de notre Michna.
Rabbi ‘Haïm de Brisk (1850-1918) est célèbre pour son génie et sa méthode analytique des textes du Talmud et de ceux de Maïmonide.
Mais un autre aspect de sa personnalité est sans doute moins connu : l’attention toute particulière qu’il avait d’appliquer les principes de ‘hessed
énoncés dans notre Michna.Quelques années après la fermeture de la Yéchiva de Volozhine (1891) où il dispensait son enseignement, il fut nommé Rav de Brisk (Brest-Litovsk) en Lituanie, succédant à son père, Rav Yossef Dov Soloveitchiq
zatsal, (le Beit Halévy).
A ce moment de sa vie, il n’avait qu’une quarantaine d’années et était déjà considéré comme l’un des géants de sa génération, par son érudition talmudique.
Les témoignages de nombreux de ses contemporains vont nous permettre de comprendre en quoi il était également un géant dans le domaine de la morale et des valeurs humaines.
Dès qu’il arriva à Brisk, sa maison devint l’auberge de tous ceux qui avaient besoin d’un toit.
Des familles entières de nécessiteux habitaient chez lui durant de longs mois.
Sa maison était devenue un véritable lieu public au point que les murs étaient recouverts de petites annonces !
C’est ainsi qu’il comprenait et mettait en pratique les mots de José ben Yo’hanan. Vihiyou
aniyim
bné bété’ha: et les pauvres seront les enfants de ta maison.
Il interprétait cette maxime de la façon suivante : les pauvres seront les véritables maîtres de ta maison alors que les membres de la famille seront presque comme des invités, les pauvres recevant toujours la priorité.
Et c’est exactement ce qui se passait dans la maison du Rav de Brisk.
Abus de confiance
Son fils, le fameux Rav Yits’hak Zeev Soloveitchiq
zatsal
), a témoigné avoir rarement dormi dans un lit pendant sa jeunesse, car les pauvres, familiers de la maison, les occupaient tous ; les membres de la prestigieuse famille devait donc se contenter des bancs restés disponibles.Un jour, on mit Rabbi ‘Haïm en garde sur le fait que certains de ses invités avaient profité de l’accueil jusqu’à emporter certains objets de valeurs appartenant au Rav.
Ce dernier refusa de changer sa façon de concevoir l’hospitalité et de réduire le nombre de ses invités.
Il expliqua que la Thora nous raconte que lorsque Abraham était à la recherche d’invités (début de la paracha
Vayéra), des anges se présentèrent à lui déguisés en bédouins.Abraham leur demanda de se laver les pieds car il pensait qu’ils étaient idolâtres et qu’ils se prosternaient à la poussière de leurs pieds.
D.ieu aurait pu faire que les anges se présentassent sous forme de personnes beaucoup plus honorables.
Mais c’est que le Créateur a voulu nous apprendre que l’hospitalité doit être accordée de la même manière à tous, aux grandes personnalités très honorables comme aux petites gens, et même à des personnages peu recommandables.
L’actuel Roch Yéchiva de Brisk, petit-fils du Rabbi ‘Haïm dont nous venons de voir la grandeur, ajoute une dernière remarque.
Lorsque la Thora parle de la conduite d’Abraham et de son hospitalité, il n’est aucune fois mention du mot ‘maison’ (baït).
En revanche, lorsque Lot invite les anges, ce terme revient à plusieurs reprises.
C’est qu’Abraham ne considérait pas qu’il possède sa maison. Pour lui, les invités étaient les véritables maîtres des lieux.
A toutes les époques, et dans tous les pays, les descendants d'Abraham ont toujours développé le sens de l’hospitalité et ont toujours ouvert leur maison à ceux qui en avaient besoin.
Aujourd’hui, nous pouvons accomplir cette mitsva en accueillant chez nous des gens seuls, ou de passage dans notre ville, en ouvrant nos portes à tous, afin de mettre en pratique les mots de José ben Yo’hanan, ‘veyihiou aniyim bné bété’ha’.
Même s’il nous est difficile d’atteindre le niveau moral d’Abraham, et même en cherchant un exemple plus contemporain, celui du Rav de Brisk, leurs actions peuvent nous aider à comprendre ce qu’est la véritable bonté (‘hessed), à nous imprégner de cette notion, pour tenter, un tant soi peu, de leur ressembler.
Chabbath Chalom

